02 février 2018 ~ 0 Commentaire

Yves Guermond | Vers d’autres espaces politiques

Yves Guermond, Professeur émérite de géographie de l’Université de Rouen

La crise catalane a suscité l’émotion en 2017, et une réaction très critique des media et des milieux officiels, car les responsables de tous les Etats-Nations qui composent l’Europe y ont vu une menace pour leur propre identité territoriale. L’affaire a semblé incongrue car elle a surpris par sa soudaineté et son caractère un peu irréaliste, qu’on avait peine à prendre pour une affaire sérieuse. Elle a pourtant mobilisé des masses dans les rues de Barcelone, et d’autres mouvements de ce type, plus atténués, sont apparus ailleurs en Europe. On peut voir là un phénomène de mode, amplifié par les média et les réseaux sociaux, mais on peut pressentir aussi une crise des Etats actuellement constitués. C’est une crise tout de même assez complexe, car, en contrepoint, on assite en même temps à un raidissement nationaliste dans le cadre des frontières étatiques actuellement établies, notamment dans l’est européen, en opposition aux projets de fédéralisme, et en fonction des craintes provoquées par les mouvements migratoires. Cette agitation un peu désordonnée conduit à s’interroger sur les évolutions contradictoires que les espaces politiques sont susceptibles de connaître dans une perspective historique. On connaît les mots d’Ernest Renan : « les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront ».

La double crise des Etats-Nations européens  

Le concept d’Etat-Nation, tel qu’il s’est développé en Europe, est fondé sur l’idée d’une coïncidence nécessaire entre les limites territoriales, matérialisées concrètement, et un sentiment « d’identité culturelle », plus flou, attribué à toute la population, pour en faire une « nation ». John Dunn (1994) estime, d’un œil critique, « qu’il n’est pas surprenant que ce mélange instable se soit révélé impropre à une pensée analytique claire, mais sa faiblesse analytique n’a pas été un obstacle à sa force idéologique et pratique ». Le concept paraît toutefois pouvoir être remis en cause et transformé.

La crise de l’Etat-Nation, sous la pression des mouvements nationalistes régionaux, provient le plus souvent de revendications linguistiques, comme en Catalogne ou en Flandre, mais parfois simplement de motifs économiques (la contestation de la péréquation avec des régions plus pauvres), comme en Lombardie-Vénétie. L’argument dominant reste le rappel d’époques où ces régions étaient indépendantes du pouvoir central actuel (l’Ecosse). L’argument vaudrait évidemment pour toutes les régions, puisqu’elles ont toutes été, à une époque donnée, indépendantes des pouvoirs actuels, mais ce souvenir historique est plus ou moins ravivé par les problèmes du temps présent.

Le système d’Etats-Nations européen s’est progressivement constitué pour répondre à une nécessité politique. Après la dislocation de l’empire de Charlemagne une concurrence belliqueuse s’est développée entre toutes les régions européennes, et une relative (et toujours provisoire) stabilité n’est apparue possible qu’avec le système westphalien (en référence à la paix de Munster en 1648). Ce système s’est renforcé par agrégations successives autour de noyaux centraux, avec le souci récurrent d’intégrer le sentiment national dans les limites administratives des Etats. Ce sentiment a été renforcé par l’enseignement, l’art, le débat politique, aboutissant à un « roman national ». Il peut sembler, après quelques siècles, bien établi et parfaitement admis, comme s’il avait toujours existé. Conviendra-t-il encore aux 22ème et 23ème siècles ?

Il faut dire, comme le note Éric Hobsbawm (1992) que les revendications d’indépendance territoriale par rapport à ces Etats-Nations ne proviennent habituellement pas des milieux populaires, mais plutôt du monde intellectuel et artistique, parmi les jeunes, et aussi de professions libérales plus âgées. Ce mouvement consiste à mettre en avant la redécouverte (ou la création) d’une « culture » (langue, coutumes, souvenirs historiques) justifiant l’idée d’une « nation ». Pour Alain Dieckhoff (2000) « le travail de fondation des entrepreneurs culturels, qui construisent une   culture nationale en mettant en système des éléments épars, est la condition liminaire et sine qua non pour engager la mobilisation nationale ». Ces mouvements d’opinion sont souvent le fait de régions assez riches, où la critique des subventions aux régions plus pauvres trouve un certain écho, ce qui renforce l’idée d’une spécificité culturelle. L’opinion publique demeure assez réservée, mais, pour les élites régionales la revendication d’autonomie est surtout un moyen de pression pour gagner des avantages économiques et politiques auprès du pouvoir national existant plutôt qu’un véritable objectif d’indépendance monétaire ou militaire.

La crise de l’Etat-Nation a aussi cependant d’autres origines, sans doute plus préoccupantes, qui sont liées à l’évolution de la mondialisation capitaliste. « Les Etats européens doivent gérer les conséquences sociales de décisions économiques sur lesquels ils ont de moins en moins de prise » écrit Anne-Marie Thiesse (2000), « des droits acquis au travers de luttes et de compromis dans le cadre des Etats-Nations s’avèrent caducs : à quoi sert-il de faire grève contre une entreprise qui redéploye sa production au gré de la conjoncture ? ». C’est une situation qui est particulièrement ressentie par les classes populaires, confrontées aux risques de chômage et de limitation des prestations sociales générés par l’immigration en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient. L’accroissement continu des échanges, le développement de l’information et des voyages ne conduisent pas à l’effacement des barrières communautaires, contrairement à ce qu’on pourrait penser.  Alain Dieckhoff (ouvrage cité) montre encore que la modernité, si elle efface certaines limites, en crée de nouvelles : « elle ne fait pas que contracter la géographie, elle dévalorise le rôle de l’Etat, qui voit entamer sa prétention au contrôle monopolistique du territoire national ». Pour cet auteur on peut considérer que, d’une certaine façon, la mondialisation renforce l’importance des territoires de proximité : « les opérateurs économiques ont de moins en moins de stratégies d’investissement ciblées sur les Etats-Nations, ils leur préfèrent les Etats-régions », qui ont une capacité de négociation plus réduite. Avec un marché intérieur étroit, les régions n’ont pas en effet d’autres choix que celui d’une économie ouverte, pleinement intégrée dans les échanges mondiaux, en dénonçant la bureaucratie étatique, supposée pléthorique, inefficace et parasitaire. C’est là que la crise de l’Etat-Nation risque d’avoir les plus graves conséquences.

Vers le dépassement de l’Etat-Nation

« Le système politique du monde moderne est appelé à des transformations profondes » écrivaient déjà les géographes Jean Brunhes et Camille Vallaux en 1921, « à l’intérieur, les vieux Etats centralisés nous paraissent correspondre, par leur organisation, à un état de civilisation périmé ; ils devront donc changer leurs cadres et leur figure géographique dans le sens de la division régionale du travail. A l’extérieur, une sorte de coopération par groupes d’Etats deviendra nécessaire, soit pour équilibrer à l’intérieur des groupes les conditions de vie, soir pour résister aux pressions et aux tentatives violentes des autres groupes ».

Aux anciens communautarismes locaux s’ajouteront les communautarismes créés par les populations nouvellement immigrées dont les particularismes culturels ou religieux se maintiendront nécessairement.  Alain Dieckhoff (ouvr. cité) y voit une nécessité d’inventer une voie alternative à celle de l’Etat-Nation. Si l’on prend simplement l’exemple de la Suisse, on voit qu’une même communauté politique peut inclure une pluralité d’espaces d’appartenance nationale. L’intégration politique n’exige pas de récuser les identités culturelles de base, mais elle peut au contraire prospérer sur leur reconnaissance explicite. Le système n’a évidemment pas fonctionné dans l’empire austro-hongrois, mais il a fonctionné en Suisse, grâce à la démocratie…

Cette manière de concevoir l’Etat peut s’appliquer aux Etats actuellement délimités, et elle peut s’élargir aux groupements d’Etats. A l’âge global, écrit Ulrich Beck ( 2003) « les Etats se retrouvent pris dans un piège de la nationalité », car ils développent entre eux, comme on le voit notamment en Europe, des stratégies de concurrence pour capter les investissements. « Si l’on parvient à développer des conceptions nouvelles, » poursuit-il, « à s’engager dans des voies nouvelles de déspatialisation de l’Etat et de la politique, on peut trouver des réponses politiques à la nouvelle géographie de l’économie globale ». Cette « déspatialisaton de l’Etat » s’exprime dans l’apparition d’organismes transnationaux de coopération, des sortes d’espaces de « souveraineté coopérative », qui peuvent être en mesure d’affronter les problèmes mondiaux à la même échelle que les grands groupes industriels. Maîtriser la concurrence en s’associant, écrit encore Ulrich Beck, suppose que ces Etats « s’imposent à eux-mêmes des contraintes pour conforter leur position face à l’économie mondiale ». Certes ces Etats « cosmopolitiques » vont devoir trouver leur place dans un imaginaire populaire, mais toute communauté politique, à quelque niveau que ce soit, est « imaginaire » comme l’écrit Benedict Anderson (1996) : « les membres de la plus petite des nations ne connaîtront jamais la plupart de leurs concitoyens… Les communautés se distinguent, non par leur fausseté ou leur authenticité, mais par le style dans lequel elles sont imaginées ».

Revenons à Jean Brunhes (ouvr. cité) : « Demain», écrit-il, « il n’y aura plus d’isolement, splendide ou non, pour n’importe quel Etat, si puissant ou si faible qu’il soit. La terre, devenue trop petite, ne permettra plus à personne de faire bande à part. Il y aura dans les rapports entre les Etats une sorte de contrainte obligatoire impérieuse, soit dans le sens du rapprochement, soit dans le sens de l’hostilité, qui n’a pas existé jusqu’ici… Les rapports individuels entre les Etats, soit pour la paix, soit pour la guerre, cesseront presque d’exister. Les Etats ne connaîtront plus que les rapports par groupes. En d’autres termes, les relations d’ordre purement politique cesseront d’exister ; elles se feront à l’avenir en liaison étroite avec les relations d’ordre économique… Aux alliances restreintes, qui n’avaient en vue que le calcul et l’équilibre des forces, se substitueront les Fédérations étendues, fondées d’une part sur l’accumulation des forces, de l’autre sur l’équilibre, la répartition et la satisfaction complète des besoins… On verra ce qui ne s’était pas vu depuis les temps lointains de Rome : on verra combien les frontières entre des groupes de civilisation différents creusent des fossés plus profonds que les frontières politiques, militaires et économiques que nous avons connues entre Etats. Ces barrières se renforceront encore de toute la puissance de l’outillage moderne… Par contre, dans l’intérieur des grandes Fédérations, les frontières de tension, qui existent ou peuvent exister à l‘heure actuelle entre les Etats associés de demain, deviendront des frontières mortes. Lorsque nulle compétition de rivalité territoriale ou économique ne s’y fera plus sentir, elles tomberont dans la situation de simples limites administratives destinées à sauvegarder la part d’autonomie intellectuelle, économique, politique et morale qu’il paraîtra juste et convenable de laisser à chacun des peuples associés. Il y aura à peine une légère différence de degré entre elles et les divisions régionales ou fédérales des Etats nouveaux. En tout cas, comme aucun motif de tension n’y existera plus, c’est toute l’ancienne organisation de la frontière qui tombera ». La communauté mondiale est encore loin de pouvoir se former, mais l’idée que des communautés puissent d’abord se constituer par groupes d’Etats, autour de valeurs culturelles unificatrices, est en voie de réalisation. Jean Brunhes est peut-être trop optimiste sur l’absence de rivalités à l’intérieur des groupes, mais on retrouve l’idée d’une distinction affirmée entre l’Etat fédéral possible (l’Europe par exemple, ou le Moyen-Orient, ou l’Amérique latine), comme structure d’intégration politique et les ensembles régionaux en son sein, préservant l’autonomie intellectuelle et morale qui caractérise la nation. L’autonomie régionale permettrait alors de concilier le nationalisme et la constitution d’ensembles politiques supranationaux, une situation que la crispation actuelle sur les Etats-Nations ne permet pas.

 

Références

 

Benedict ANDERSON (1996). L’imaginaire national. Paris. La Découverte

Ulrich BECK (2003). Pouvoir et contre-pouvoir à l’heure de la mondialisation. Paris. Flammarion

Jean BRUNHES, Camile VALLAUX (1921). La Géographie de l’Histoire. Paris. Félix Alcan

Alain DIECKHOFF (2000). La nation dans tous ses Etats. Paris. Flammarion

John DUNN (1994). Crisis of the Nation State? Political Studies. XLII

Armand FREMONT, Yves GUERMOND (2016). La région, de l’identité à la citoyenneté. Paris. Hermann

Yves GUERMOND (2017). Géographie et citoyenneté. Saarbrücken. Ed. Universitaires Européennes

Eric HOBSBAWM (1992).  Nations et Nationalismes depuis 1780. Paris. Gallimard

Ernest RENAN (1882). Qu’est-ce qu’une nation ? www.bmlisieux.com/archives/nation04.htm

Anne-Marie THIESSE (2001). La création des identités nationales. Paris. Le Seuil

 

Laisser un commentaire

Vous devez être Identifiez-vous poster un commentaire.

Maquillagesemipermanent |
Villopub |
Pusatplakadf |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Englishman13456
| Playagain
| Atlanta 86