02 février 2018 ~ 0 Commentaire

Antoine Bailly | De nouvelles identités régionales

Antoine Bailly, Professeur émérite à l’université de Genève

Globalisation fut le maître mot, suite à la mondialisation des années 1980. Avec la crise économique du début du XXIe siècle les identités régionales renaissent, poussant à la fragmentation des Etats-Nations. Nos relations avec lemonde évoluent : le local devait s’adapter au global et aux décisions nationales et supranationales. Maintenant, le local n’accepte plus les décisions « par le haut », et les populations le font savoir souvent par des manifestations ou des votes. La globalisation nous fait découvrir nos originalités, nos identités locales, nos formes de citoyenneté régionales… nous ne sommes pas seulement citoyens du monde, d’un pays, mais aussi d’une région ! Le renouveau de ces mouvements coïncide avec l’établissement d’un système-monde homogène, en s’opposant à lui.

Et les recompositions commencent soit par des mouvements autonomistes, soit par des guerres. On l’a vu pour l’ex-Yougoslavie, pour les Etats Baltes, on le voit pour la Catalogne face à l’Espagne et au pouvoir de Madrid qui veut même emprisonner les autorités politiques locales qui n’ont fait qu’un referendum ! On le voit aussi en Grande Bretagne, secouée par le vote sur le Brexit, dont les Ecossais ne veulent pas… On le voit en Ukraine, dans un pays neuf aux cultures divergentes, malgré le Traité de Minsk… Depuis 1990, plus de 15’000 km de frontières ont été créées en Europe et ce n’est pas fini (Gay, 2016). On est loin du monde unifié de Montesquieu ou Huxley !

 

De nouvelles identités régionales - Antoine BAILLY

Fig. 1: L’Europe en 1990 : un continent plus divisé

Les régions tendent maintenant à avoir des politiques extérieures en dehors de l’Etat-Nation. Ainsi trouve-t-on à Bruxelles nombre de délégations régionales, destinées à promouvoir l’économie et la culture locale, et à faire connaître leurs revendications. Ces régions développent de véritables politiques pour attirer les entreprises et le tourisme et valorisent leur qualité de vie. Ces politiques d’attractivité, bien connues pour les rivalités entre villes, s’élargissent aux régions souvent touchées par la crise. Comment attirer des capitaux en proposant des avantages comparatifs, quitte à jongler avec les taux d’imposition ? La guerre entre régions a commencé dès les années 1980…

Les économistes spatiaux, en développant le concept de milieu, dans les années 1980, expliquent comment une association entre autorités locales, entrepreneurs, et milieux éducatifs, peut favoriser l’attractivité locale et l’innovation. La théorie des milieux, fondée sur le concept de savoir-faire territorial, est utilisée pour montrer le potentiel de la région dans un contexte de globalisation. Au lieu d’attendre les décisions des firmes ou des politiques de décentralisation nationales, les régions créent un environnement économique et social pour trouver des niches dans un marché mondialisé. Et cela a réussi dans le Choletais, la Troisième Italie, l’Arc Jurassien… Les économistes français parlent d’approche « micro-globale » : « micro » en tenant compte des savoir-faire régionaux, du tissu d’entreprises de taille moyenne et des innovations locales, vers un marché global pour montrer l’intégration au marché mondialisé. Toutes les régions, même celles touchées par la crise, ont un potentiel économique fondé sur le réseau d’entreprises, les centres de formation, le savoir-faire et les ressources locales. Sauf si la population jeune a émigré faute d’emplois locaux.

La concurrence est rude avec les régions nodales, souvent organisées autour de métropoles, qui concentrent ministères et sièges sociaux… favorisées par les gouvernants des Etats-Nations. Mais sans « politique par le bas », bien des régions vont se dépeupler, perdre leur population, leurs infrastructures, et se désertifier. On le voit dans bien des pays qui ont oublié les « périphéries », leurs services, leurs infrastructures.

L’oubli des villages

Les élections françaises récentes révèlent un fort mécontentement des villages ruraux, votant souvent à plus de 50% pour les candidats de la droite populiste. Faut-il s’en étonner ?

De longue date j’ai milité pour un aménagement du territoire plus égalitaire, n’oubliant pas les villes petites et moyennes et les villages ruraux. Avec de bien faibles résultats, si ce n’est la politique des villes moyennes dans les années 1970 et 1980.

Depuis, que se passe-t-il ? Fermeture des services publics, postes, hôpitaux, classes… dans les petites villes, qui s’ajoutent à la fermeture des commerces. Les villageois doivent alors parcourir de longs trajets pour accéder à ces services, à une époque où les transports en commun disparaissent également, sauf pour le ramassage scolaire. Les conséquences ne sont pas bénignes : augmentation de la mortalité, par exemple pour les cancers colo-rectaux, suite à une prévention faible ou un diagnostic tardif, car les hôpitaux sont éloignés ; dépenses pour frais de déplacement supérieurs à celles de citadins souvent plus aisés ; problèmes de scolarisation et difficultés financières et familiales pour poursuivre les études loin du village… On pourrait citer bien d’autres exemples illustrant la « négligence » des campagnes.

On peut parler d’isolement des villages, qui n’ont même plus de poste de police et qui ne voient que des patrouilles passer en voiture ! Comment s’étonner encore de l’insécurité ressentie par les personnes âgées, population majoritaire dans ces villages sans emploi, sauf agricoles ? Les études de géographie des représentations montrent clairement ces sentiments, même si les statistiques ne révèlent pas plus de criminalité dans ces villages que dans les villes. Nous vivons dans un monde où les représentations guident les comportements.

Qu’il est loin le mythe du village rural idéal, lieu de vie d’une population enracinée ! Les villageois sont les oubliés de l’aménagement du territoire en France, et ils le font savoir par leur vote.

Sur tous les continents, des mouvements régionaux émergent alors, posant de nouvelles questions aux Etats-Nations, par le vote des populations contestant les autorités nationales ou les directives économiques et sociales nationales (Bailly, Scariati, 1999). Ainsi peut-on comprendre le vote sur le Brexit, des régions industrielles oubliées ou des régions rurales appauvries… ou le vote pour Trump de toute la partie centrale des Etats-Unis, rurale et anciennement industrielle (Bailly, 2017). Les récents régionalismes en Europe trouvent leur origine dans cette prise de conscience des relations dissymétriques avec les métropoles et de l’abandon de pans entiers du territoire. Les questions d’identité, de gouvernance, d’autonomie sont alors posées et si les Etats-Nations ne répondent pas, les crises ne font qu’empirer.

 

Et pour l’avenir ?

L’étude des migrations, d’abord pour l’emploi dans les villes et les métropoles, puis des mouvements de retours vers les petites villes et les villages, permet de saisir l’attraction ou le rejet (push and pull) des régions. Les raisons de ces migrations sont liées aux avantages économiques, aux aires d’emploi… qui poussent les plus jeunes à partir vers les métropoles (Scott, 2008). Mais les retours montrent la recherche de liens familiaux, d’identité, de ruralité, souvent à l’âge de la retraite, ou lors des crises économiques et sociales, dans des habitats plus calmes et moins chers. Et certaines familles anticipent le mouvement pour trouver une vie sociale riche, quitte à gagner moins.

 

Le Brexit

A chacun son point de vue : la fin de l’Union Européenne, le retour au Commonwealth, la dissolution du Royaume Uni… Pour moi, c’est un renouveau géographique, qui redonne à l’Ecosse la possibilité d’une indépendance, et à l’Irlande, un potentiel pour une union entre deux unités séparées par l’histoire et les guerres de religion.

Déjà en sport, on constate que les équipes du Pays de Galles, de l’Ecosse, de l’Ulster, de l’Irlande se dissocient de celles de l’Angleterre. Est-ce un signe ? Le cas écossais est le plus clair, car le pays dispose d’une grande marge d’indépendance, avec son partenariat, sa livre écossaise, sa religion, son histoire… Pourquoi ne pas laisser la liberté à un pays qui dispose de tous les éléments pour en faire une nouvelle nation européenne ? Certains diront un mauvais exemple, car la Catalogne, dans le même cas, pourrait quitter le giron espagnol.

Notre attachement aux spécificités régionales et à la démocratie « par le bas » nous pousse à valoriser ces nouvelles identités. L’Europe est en recomposition géographique et démocratique. Après avoir négligé les périphéries, écrasé les régions, les élites des Etats Nations se sentent menacées par un double mouvement qui se lit clairement sur les cartes du Brexit : la recherche d’une autonomie pour l’Ecosse et l’Ulster, le refus du pouvoir londonien par les périphéries industrielles, les laissés pour compte de la mondialisation. Il ne s’agit pas seulement de nationalisme ou de populisme, mais d’un double mouvement qui pousse à plus de démocratie et à la prise en compte des périphéries oubliées par les grandes métropoles et les élites politiques.

Le Brexit nous permet de poser de bonnes questions, celle d’une Union Européenne plus démocratique, capable d’accepter des recompositions géographiques.

 

L’Etat-Nation centralisé est impuissant face à ces mouvements. Seul un Etat Fédéral, avec de vrais pouvoirs régionaux, peut « par le bas » favoriser la politique des milieux, le renouveau régional, et réduire ces migrations vers les métropoles.

 

ET POUR L’AVENIR ?

Droit des peuples régionaux à disposer d’eux-mêmes

- Comment définir la base territoriale régionale ?Histoire, culture, langue, religion, économie…

- Privilégier les politiques par le bas

- Privilégier les fédérations ou confédérations

- Par une Europe des régions.

 

 

 

De nouvelles identités régionales - Antoine BAILLY

 

Fig. 2: Disparités régionales en Europe

 

Bibliographie

Bailly A., 2017, Le Géographe, Paris, Economica-Anthropos.

Bailly A., Gibson L.J., 2004, Applied geography, a world perspective, Dordrecht, Kluwer Academic Publ.

Bailly A., Scariati R., 1999, Voyage en géographie, Paris, Economica-Anthropos.

Claval P., 2006, Géographie régionale, de la région au territoire, Paris, A. Colin.

Gay J.-C., 2016, L’homme et ses limites, Paris, Economica-Anthropos.

Scott A.J. (ed.), 2008, Global city-regions, Oxford, Oxford Univ. Press.

 

 

 


 

[1] Article publié en partie dans les Actes du Colloque Géographique International « Dimitrie Cantemir », Iasi (Roumanie), 13-15 octobre 2017.

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