03 octobre 2015 ~ 0 Commentaire

Jean-Louis Zentelin | Le point aveugle du big bang territorial

 

Parmi les thèmes en vogue figure le « retour en grâce  de la planification territoriale ». Dans un contexte complexe (les villes sans passé industriel s’en sortent mieux, les inégalités s’avèrent davantage entre urbain et périurbain/rural plutôt qu’entre centres et banlieues, entre zones littorales et friches industrielles et rurales, une urbanisation quasi généralisée n’est minimisée que grâce à la modification des critères des aires urbaines par l’INSEE,… ), certains chercheurs appellent, face à la tension entre promotion des métropoles et préoccupations de réduction de la paupérisation du périurbain et rural (on évoque même la fracture entre ces espaces), au défi d’une approche revisitée de l’égalité des territoires en assumant les interdépendances de ces deux espaces. Face à une mosaïque de situations contrastées se pose en effet logiquement la question de la coordination des régimes d’action, entre planification top down (souvent qualifiée de rigide) et initiatives territoriales de concertation, participation …

Paris et la fracture française

D’aucuns ont critiqué ont la réforme territoriale, qui par exemple a mis de manière précipitée la charrue avant les bœufs en légiférant en priorité sur les métropoles, timide sur fiscalité et compétences, limitée à la juxtaposition de régions existantes. Notre propos est qu’une nouvelle fracture entre Paris et le reste de la France, certes sensiblement différente de celle entre « Paris et le désert français » (que d’aucuns moquent, jusqu’à rappeler les tendances vichystes de son auteur), rend par avance inefficace et velléitaire toute action au niveau du territoire national, grande poupée russe englobant toutes les autres. Ou encore que la rupture avec l’hypertrophie francilienne est aujourd’hui la condition d’une approche aménageuse du territoire.

En effet, même si les régions héliotropiques ont une augmentation plus importante de la part des fonctions métropolitaines que l’Île de France (avec des ordres de grandeur initiaux incommensurables), l’ÎdF concentre aujourd’hui 80% des emplois supérieurs sur 2% du territoire. La DATAR a montré, entre 2007 et 2010, la reconstitution d’une « couronne de vide » en matière de désindustrialisation et de crise de l’emploi dans un rayon de 400 kms autour de Paris, effaçant des années de timides efforts de décentralisation vers des métropoles dites d’« équilibre » mises à mal par la crise survenue en 2008. Ces tendances s’étaient déjà amorcées entre 2001 et 2007 avec la faillite de la « ceinture des cathédrales » (c’est à dire les villes à plus d’une heure de Paris par le train), sur laquelle la DATAR (ancienne version) et  l’IAURIF avaient misé pour désengorger la métropole.

Cette concentration des fonctions supérieures sur l’agglomération parisienne aspire la population jeune qualifiée de toutes les régions françaises. De 2001 à 2006, la région a gagné près de 110.000 jeunes de 18 à 29 ans, dont 1/3 d’étudiants et 22.000 en provenance de l’étranger. 44% de ces «entrants » ont un diplôme de 2ème ou 3ème cycle universitaire. Cette concentration va se renforcer. D’après les projections régionales de l’INSEE, en 2030 il n’y aurait plus que la population de la région capitale qui conserverait un âge moyen inférieur à 40 ans, grâce à sa fécondité, mais aussi à son profil migratoire particulier (accueil d’étudiants et de jeunes actifs, départ de familles avec enfants et de retraités). Tandis que dans un rayon de plus de 400 kms autour de Paris, huit régions connaîtraient un vieillissement notable de leur population : dès à présent la Champagne-Ardenne accuse un déclin démographique et la Lorraine est menacée de stagnation, bientôt rejointes par la Bourgogne et l’Auvergne en 2015, puis le Nord-Pas-de-Calais et la Normandie en 2020-2025, suivies par la Picardie. Les suppressions de postes de fonctionnaires des ministères de l’Écologie et de l’Égalité des territoires (recul de 2,8 % en 2014) vont dans le même sens puisque les suppressions de postes seront plus marquées en Basse-Normandie, Picardie, Bourgogne ou dans le Centre (5%) tandis que l’IDF ne sera impactée que de 2%.

Le coup d’Etat permanent

Plus généralement on peut s’étonner de la tournure que prend l’acte III de la décentralisation. Si le volet concernant les régions (qui précède celui sur la démocratisation) s’ouvre aujourd’hui, c’est après celui sur les métropoles, qui renforce l’hypertrophie parisienne, dans la logique de longue date portée par l’assemblée nationale, de « l’Île de France locomotive de la France ».

Or Paris métropole (regroupement de Paris et des départements de 1ère Couronne), outre qu’il ne respecte pas l’aire urbaine, qu’il réduit à néant tout le travail des intercommunalités en cours, qu’il n’assurera peut-être pas la solidarité territoriale qui est son prétexte, s’avère une menace pour la gouvernance régionale. En effet parmi ses compétences figureront les équipements « d’intérêt métropolitain », les actions de développement économique « d’intérêt métropolitain », alors que le budget de la métropole sera près de trois fois supérieur à celui de la région (4,8Md€).

Allons plus loin, et développons le coup d’État permanent réalisé en faveur du Grand Paris, validé par les théories de l’économie présentielle (anciennement théorie dite « de la base », selon laquelle Paris crée la richesse que les autres régions accaparent ensuite via les fonctionnaires locaux, les retraités, le tourisme…). Citons pêle-mêle La Défense (et son régime fiscal privilégié), les six autres Opérations d’Intérêt National franciliennes : Marne-la-Vallée, Sénart, Nanterre-Seine-Arche, Seine Amont, Plateau de Saclay (avec « ses » règles, notamment la possibilité d’actions hors périmètre), Seine Amont, les contrats de développement territoriaux où l’état reprend la main sur le foncier. . Rappelons la disparition récente de la Mission Interministérielle et Inter régionale du Bassin Parisien, unique garantie d’une planification fonctionnelle adéquate à l’échelle du Bassin Parisien, l’annonce en février par notre premier ministre de nouvelles OIN et d’une OIN multi-sites en IdF.

Métropolisation et mondialisation

Bien sûr la métropolisation apparaît comme une nécessité face à la mondialisation. Nombre de techniciens et économistes plaident en outre pour que s’y épanouissent des clusters (ou grappes, essaims), version actualisée des système productifs locaux, ou autres centres d’excellence, censés produire l’innovation et les progrès qui permettront à la France de maintenir sa place dans la compétition nationale (à ce sujet notons que la concentration qui a présidé à la réalisation de l’OIN Paris-Saclay est très contestée, nombre de chercheurs s’accordant sur la prépondérance de la proximité fonctionnelle sur la proximité géographique, et sur des mailles de clusters plutôt de l’ordre de 40 kilomètres).

L’inconvénient majeur et que, cela aussi fait l’objet d’un consensus, plus une métropole crée de richesses et plus elle crée d’inégalités, sociales, de revenu, de santé, environnementales, territoriales, d’environnement, ce qui est contraire au principe de justice spatiale. Des chercheurs américains ont même montré que «à chaque doublement de population, les habitants sont en moyenne 15 % plus riches, 15 % plus productifs, 15 % plus innovants et ont 15 % de “chance supplémentaire ” d’être victimes de crimes, et ce, quelle que soit la ville, son histoire, sa géographie ». L’économiste qui a popularisé la théorie de l’économie présentielle admettait lui-même dès que « l’IDF est une machine à produire, pas à vivre ». En Île de France cet accroissement continu des disparités se traduit d’une part par le classement en tête de liste des préoccupations des franciliens des problèmes de transport et de stress, d’autre part par l’aspiration de 54% des Franciliens à «quitter un jour» la région parisienne, de 86% des cadres franciliens à quitter la capitale dans les prochaines années, essentiellement vers une ville de plus de 50,000 habitants.

On peut dénoncer la pieuvre parisienne, et énoncer qu’au-delà du million d’habitant une mégalopole n’agrège plus, mais désagrège. Le problème est que, face aux économies d’agglomération porteriennes, les socio-économistes n’ont à opposer que les districts à l’italienne, les industries industrialisantes, dans lesquels les spécificités locales ont un rôle prédominant. Quant aux aménageurs désemparés, s’ils ont depuis et après les trente glorieuses toujours pris en compte l’incontournable dimension économique dans leurs préceptes, ils se sont toujours attachés à compenser ses dégâts collatéraux, avec des objectifs de meilleure répartition dans l’espace de ce qui constitue les éléments de fonctionnement d’une société, en visant concurremment au bien-être et l’épanouissement des populations.

Quelle autre métropolisation ?

Quelles pistes aujourd’hui pour l’aménageur dans la recherche d’une autre métropolisation ? Tout d’abord éviter la megapolisation. Dans les années 2000 des chercheurs se sont intéressés à la notion de taille optimale des villes. D’autres ont mis en évidence l’intérêt de la ville archipel en termes de proximités, d’énergie, de contact avec la nature (les villes moyennes promeuvent souvent ce modèle). Aujourd’hui il apparaît -recherches sur les fractales- qu’elle puisse jouer un rôle important pour optimiser l’urbanisation et lors des canicules.

Une réforme ambitieuse aurait donc organisé la décroissance du Grand-Paris en élargissant l’IdF à son aire urbaine fonctionnelle, en reportant urbanisation et emplois sur les anciennes villes nouvelles, les villes moyennes de la proche périphérie francilienne (Chartres, Beauvais…), voire sur les grandes villes du Bassin Parisien.

Las, le SDRIF a restreint son périmètre à l’IdF, le Grand-Paris va faire de la région une coquille vide, le passe unique de transport incite les salariés à aller travailler plus loin. Comme l’a montré Nicolas Brenner les métropoles européennes constituent les espaces privilégiés de formation d’un nouveau régime d’accumulation. Bernard Jouve lui emboîtait le pas en développant que la recherche prioritaire de la compétitivité des territoires faisait qu’un tissu social délité ou un environnement menacé n’étaient plus des obstacles au « vivre ensemble », mais des dynamiques minant la compétitivité des métropoles (risques d’émeutes, de violences urbaines, de pollutions majeures) dont il faut contrôler le niveau, l’intensité. Faute de vision globale il faudra malheureusement sans doute se résoudre à une hypertrophie francilienne croissante.

 

Jean-Louis Zentelin, Maître de Conférences, HDR , Faculté des Sciences de l’homme et de la société – Université de Cergy-Pontoise

Laisser un commentaire

Vous devez être Identifiez-vous poster un commentaire.

Maquillagesemipermanent |
Villopub |
Pusatplakadf |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Englishman13456
| Playagain
| Atlanta 86