26 septembre 2015 ~ 0 Commentaire

Jacques BEAUCHARD | Représentations et construction des Grandes Régions

A l’heure des Grandes Régions et des nouveaux découpages territoriaux il n’est pas vain de s’interroger sur la constitution des territoires au sein du territoire français. Car, on ne saurait oublier que l’élu a charge d’une représentation politique qui n’est pas réductible à la seule notion de mandat : la légitimité pour s’enraciner a besoin d’une identification pertinente de la circonscription électorale de référence et ceci à tous les niveaux d’échelle. Le représentant politique se doit de produire une représentation territoriale matrice d’une identité collective à caractère multiple. Cette opération mentale n’est pas simple et ne se déduit pas aisément de l’expérience commune. Ainsi quand nous parlons de « territoire » nous ne savons plus tout à fait de quoi il est question. La référence à ce qu’il y a de plus concret est devenue idéologique, car on voudrait faire appel à l’identification la plus commune, celle qui peut entrainer un consensus voire tous les sacrifices. Or le territoire s’est dispersé, voire morcelé ; il s’effiloche au gré des routes et des communications suivant une urbanisation prolifère. Bref la culture rurale qui lui avait donné forme a disparu, il ne reste plus qu’une ancienne représentation géographique, de plus en plus éloignée de la réalité. Contester la construction des Grandes Régions s’impose souvent comme une évidence, sans pour autant que soient élaborées des images territoriales qui donneraient une assise pertinente au débat. L’espace rural est intégré dans le maillage de  l’espace urbain ce qui change totalement sa géographie. De ce point de vue depuis 50 ans les travaux de la DATAR ont bien identifié cette mutation : ils permettent un débat des plus nécessaire à la réinvention d’une identité nationale incluse dans l’Europe. Malheureusement fort de son mandat supérieur, le Président de la République n’a pas vu que la représentation de la France-européenne était à construire et à partager avant de décider d’un nouveau découpage en Grandes Régions. Il n’a pas vu qu’il disposait là d’une médiation majeure en vue de réhabiliter « l’unité du multiple » ; en fait il s’est implicitement référé à l’ancienne géographie rurale, suivant l’expérience de l’ancien président du Département de la Corrèze.

Il est vrai que la représentation mentale de l’espace urbain français, qui s’est généralisée, suppose une construction  qui échappe aux visées électoralistes.

La notion de territoire relève de l’évidence et d’un habitus, d’où une façon de voir souvent liée à une appropriation qui s’énonce comme une figure de l’identité. Il s’agit donc de transformer la notion en concept. Il est nécessaire de passer de l’évidence à l’analyse de la composition territoriale, tant les faits ne parlent pas d’eux même. Ils exigent une interprétation qui, dans notre cas investit les transformations urbaines et territoriales. Soit des formes spatiales  et non tout d’abord un électorat.

Des figures urbaines nouvelles sont apparues comme des agrégats successifs, voire comme des couronnes et finalement ne font place aujourd’hui qu’à la seule métropolisation. Pourtant d’autres formes urbaines ont été successivement isolées par les enquêtes de la DATAR. Il importe de faire un retour rapide sur les perspectives qui furent alors définies. Je voudrais soutenir la nécessité d’une construction incorporant le tissu urbain qui polarise le territoire et structure la Grande Région ; sachant que pour répondre de cette réalité, les chronocartes sont alors plus pertinentes que la carte Michelin.  Nous sommes face à un bouleversement spatial qui faute d’être compris, va accentuer la crise identitaire et l’incurie administrative. La mise en œuvre des Grandes Régions risque de précipiter un aveuglement déjà là.

A travers nos publications sur la Ville-Pays[1], nous avons montré combien l’étendue urbaine s’était généralisée en intégrant la campagne. On ne saurait penser un développement durable en opposant encore le rural et l’urbain.  Dès lors, partir des Grandes Régions ne revient-il pas à privilégier un espace géographique primaire construit par simple addition, sans voir comment l’urbain et la campagne s’y impriment ?[2] N’est-ce pas prolonger une cartographie sans rapport avec l’urbanisation ? Face à la toile transactionnelle ( réseaux+transit+marchés) qui s’est imposée au risque d’une monotonie fonctionnelle générale, il est nécessaire de repérer les centralités à partir desquelles s’assemblent les espaces régionaux, sachant que ces centralités ont des comportements spatiaux très différents.

Ainsi le polycentrisme resserré du cœur des métropoles, le plus souvent connecté sur des pôles transactionnels puissants gare/aérogare/plateforme de services, ordonne une centralité hors sol dont l’enjeu est la réduction de toutes les distances. Le cœur de métropole ne s’intéresse pas au territoire mieux il s’en affranchit au profit de l’espace monde ; il y a là une chance et un risque. D’une part la conquête des marchés mais d’autre part une polarisation urbaine qui induit en couronnes des périphéries successives, elle-même déterminées par des pôles transactionnels secondaires et douées de capacités extensives. La métropolisation à l’œuvre dévore son espace, elle fait dépérir à son profit les centres secondaires. Contre cette tendance catastrophique, deux démarches possibles : la constitution de ville-pays en capacité de valoriser leur centralité et la transformation du cœur de métropole en ville lente. Il s’agit de compenser le caractère sociofuge et nomade du noyau métropolitain par un habitus centripète qui valorise l’appartenance et le patrimoine : dans cette perspective la construction des Grandes Régions appelle une représentation préalable des réseaux urbains.

 Suivant le mouvement de longue durée que nous observons, et pour les ¾ de l’espace français, l’urbanisation des campagnes l’emporte sur la croissance des périphéries. C’est-à-dire la conversion des bourgs ruraux en bourgs urbains, et finalement, leur intégration dans une ville, voire une métropole multi centrée, à basse densité.

Ainsi, la construction régionale implique la conversion d’une géographie rurale du territoire en géographie urbaine polycentrique. 

D’où la nécessité de repérer les villes-pays émergentes ; celles-ci s’assemblent pour composer une ville départementale polycentrique qui intègre les communes, les intercommunalités, les nouveaux cantons et les circonscriptions dans une unité territoriale réticulée, ouverte, qu’il importe urgemment d’identifier. Cette ville-pays encadre la campagne. C’est elle qui, au côté de la métropole, est à la base de la Cité-Région qu’il faut bâtir.

Dans les campagnes, les lieux habités ont changé de maîtres. Désormais, les urbains y établissent leur résidence principale ou secondaire, nomades-sédentaires ils appartiennent à plusieurs mondes. Le territoire qu’ils parcourent  quotidiennement dessine une résille urbaine, qui pour l’heure est politiquement mal identifiée.

L’urbanisation générale à l’œuvre, nous oblige à superposer PLU et SCoT qui réalisent leur synthèse au niveau du Département au profit d’une  conception de l’Unité Urbaine Départementale. Les noyaux urbains petits et grands sont associés par le réticulaire des routes suivant les transits domicile/travail  voire aussi les liaisons avec les collèges et les lycées, les hôpitaux et les centres commerciaux : lieux-centres et communications encadrent les campagnes ou les sites naturels interstitiels.

- D’où un territoire de la ville qui désormais intériorise l’espace et ses paysages : c’est là que se joue une urbanité à la française. C’est-à-dire l’aménagement d’une architecture du vide[3] traitée comme le jardin-paysage du développement durable, que président les centres habités.

- Cette intervention vient  accompagner et accomplir l’histoire longue de la ville-pays départementale en la faisant s’épanouir. Donc : pratique de l’espace habité qui distribue la population et l’insère dans les lieux de l’habitat traditionnel et met en valeur l’espace naturel, pour, en quelque sorte le cultiver. Ainsi, et par exemple, suivant ce point de vue, la constellation urbaine grenobloise place les Alpes au centre de sa culture, d’où un aménagement de la montagne qui prolonge et transforme l’économie urbaine[4].

- Depuis les années 80, partout en France, villes et villages ont souvent réhabilité leur centre, à preuve les places centrales. Témoins de cet engouement général : les marchés forains des centre-bourgs ou encore le succès grandissant des journées consacrées au petit patrimoine voire le tirage des journaux spécialisés dans l’habitat rural et les jardins.

- L’enjeu d’une urbanité française se joue dans la superposition ordonnée des espaces transactionnels (réseaux+transits+marchés) et patrimoniaux : d’où la résille des centres comme maillage des Pays et des Régions. Cette constitution territoriale et identitaire de la société intègre le Social au cœur de l’urbanité.

L’unité urbaine départementale  se dessine comme un réseau de centres, de services et de sites. Plusieurs figures sont possibles : une même forme urbaine s’impose ou plusieurs ville-pays[5] se distinguent en raison des aires transactionnelles, tandis que la ville départementale s’insère dans une aire métropolitaine. Conseillers territoriaux et communaux se confondent. L’assemblée départementale gère les campagnes et les villes.

L’assemblage des Unités Urbaines Territoriales au sein de l’espace transactionnel enracine la polarisation métropolitaine en renforçant ainsi son attractivité. Ce qui confère une infrastructure identitaire aux grandes Régions. On passe des réseaux de ville (DATAR) aux réseaux d’Unités Urbaines Départementales polarisées par une ou deux voire trois capitales : ainsi se présente la matrice de la Grande Région.

 

Jacques BEAUCHARD, Professeur Emérite de sociologie, UPEC

 


[1]Dominique Jacomet « De la gentrification à la countryfication » in Urbanisme n°46 « Questionner l’étalement urbain » ss dir. Jacques Beauchard « Les Cités Atlantiques/L’invention de la Ville-Pays » Aube/Datar 1994 et « La Ville-Pays » IAAT/Aube 1996

[2] Jacques Beauchard La bataille du territoire ed L’Harmattan Paris 1999

[3] Jacques Beauchard/Françoise Moncomble  L’Architecture du Vide/Espace public et lien civil PUR Rennes 2013 «  La forme publique du paysage »  p93

[4] Martin Vanier « Grenoble : quelle alliance métropolitaine » in « Territoires 2030 » n°1 2005 Documentation française

[5] Idem p 123

 

Laisser un commentaire

Vous devez être Identifiez-vous poster un commentaire.

Maquillagesemipermanent |
Villopub |
Pusatplakadf |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Englishman13456
| Playagain
| Atlanta 86