07 novembre 2014 ~ 1 Commentaire

Philippe Souaille | Pas de régionalisme sans gouvernance globale

D’Alsace au Xinjiang, du Donbass au Kurdistan, le désir d’autonomie territoriale poursuit des buts honorables. Défendre sa langue, ses coutumes et ses ressources, refuser le joug étranger, c’est légitime et moral. Mais à condition de ne jamais oublier que nous sommes tous des êtres humains, que personne ne peut vivre en autarcie et qu’un minimum de solidarité comme de règles communes sont nécessaires.

Les dérapages conduisent à l’hystérie nationaliste, au pillage colonialiste des ressources et à la guerre. La haine surgit aussi vite à l’échelle locale que nationale. Nous en avons l’exemple à Genève entre « résidents genevois » et « frontaliers »  qui habitent pourtant la même ville, dans laquelle passe une frontière. Banlieusards contre habitants du centre-ville, c’est devenu la principale ligne de faille de la politique locale !

Les aléas du vivre ensemble

Le vivre ensemble implique des lois, des arbitrages et une force de police pour les faire respecter. Et quand le village est planétaire, la loi commune, l’arbitrage et la police doivent être globalisés. C’est le seul moyen de parvenir à gérer les conflits entre entités territoriales rivales.

Problème, en 2014, l’ONU est censée faire le boulot, mais elle avoue son impuissance, par la bouche même de son secrétaire général. Le « machin » reste l’otage des Etats Nations. Sous la pression des intérêts étasuniens, la fin de la seconde guerre mondiale a entraîné celle de l’organisation coloniale du Monde. Fin relative, car Washington veillait jalousement sur « son » Amérique Latine, tandis que Moscou et Pékin refusaient de se reconnaître en tant qu’états coloniaux. Et donc de décoloniser. La guerre froide a gelé les rapports de force et instauré le dogme de l’intangibilité des frontières. Jusqu’à la chute du mur. L’explosion de l’ex-Yougoslavie a ouvert la boîte de Pandore, révélant mille conflits enfouis à régler.

L’idéal serait une cour universelle faisant régner la justice et le droit des peuples. On en est loin : les Turcs laissent les Peshmergas se faire massacrer par Daesh et Washington rechigne à leur livrer des armes modernes de crainte qu’ils ne les utilisent ensuite pour se tailler un Etat, aux dépens de la Turquie. Un pilier de l’OTAN, qui verrouille le Bosphore face à l’expansionnisme russe…

Non contents de perpétuer le colonialisme, Moscou et Pékin envisagent d’étendre leur souveraineté sur de nouveaux territoires, décrits comme « russes » ou « chinois ». Comme si la France préparait l’annexion de la Suisse Romande et de la Wallonie. Voire du Maroc et du Québec. La fiction des « peuples frères » de l’ancienne URSS avait permis d’escamoter la question, comme elle le fut en Chine, mais le fait est que la Russie véritablement « russe » recouvre à peine le quart de son territoire. Le reste a été conquis par la force sur des peuples d’ethnie, de culture et de religion différentes, au cours du XVIIIème et XIXème siècle, puis encore sous Staline. Soit de manière parfaitement parallèle à l’expansion coloniale européenne et à la Conquête de l’Ouest américaine. Sauf qu’il n’y a eu ni reflux, ni prise de conscience. On attend toujours les films russes qui présenteraient les guerres du Caucase sous l’angle caucasien…

« Partout où il y a des Russes, il y a la Russie », entend-on au contraire au Kremlin, dans la bouche de conseillers du Néo-Tsar. Or il y a des Russes partout en Europe centrale et au Caucase, essaimés sur les marges de l’Empire. Même s’il s’agit de scories postcoloniales, ces minorités ne méritent pas d’avoir à choisir entre la valise et le cercueil. Pourtant, l’agitation nationaliste russe financée par Moscou depuis des années risque de les y conduire : la reconquête russe engendre la guerre et réveille le spectre nucléaire.

Un certain degré d’autonomie serait pourtant facile à organiser, dans le cadre d’une Europe des régions. La Russie pourrait y être rattachée comme partenaire, puis comme membre. Une institution dans laquelle Moscou accepterait d’être une capitale parmi d’autres, ayant mené sa décolonisation. Sauf que cela contredit la vision de Poutine qui rêve de Moscou comme d’une Troisième Rome éclairant le monde. Héritière de Byzance, elle redeviendrait la grande rivale de Washington. La 2ème guerre punique en sorte. Testostérone, quand tu nous tiens…

Un rêve tristement revanchard, qui repose sur la fiction de la puissance énergétique. Sauf que l’énergie est le carburant nécessaire au développement, pas son moteur. S’il suffisait de disposer de ressources naturelles pour gagner la course, l’Afrique serait championne du monde… et Pékin ne paraitrait pas de taille à mettre tout le monde d’accord. Pékin auquel Moscou s’est livrée pieds et poings liés avec son contrat sur le gaz libellé en yuan, pour ne pas perdre la face en Ukraine. Dans trois ans, si les gazoducs sont terminés, Moscou devra vendre sa principale ressource au prix qui arrangera Pékin.

Si Pékin soutient Moscou comme la corde le pendu, c’est aussi que le Xinjian, brève possession chinoise à la fin du moyen âge, fut reconquis par les Qing à la fin du XIXème (pour stopper la progression russe !)… puis à nouveau indépendant et finalement annexé par Mao. Une terre riche en matières premières énergétiques, la seule du genre en Chine, devenue colonie de peuplement han. Comme au Tibet, tous les ingrédients sont réunis pour un conflit majeur de souveraineté nationale. Le fait que les Ouïghours du Xinjiang soient musulmans et potentiel terreau islamiste arrange bigrement Pékin : un seul Dalaï Lama à la popularité internationale bien établie, c’est déjà bien assez.

Une autonomie plus large accordée au Xinjiang et au Tibet pourrait satisfaire les revendications nationales des peuples concernés, mais Pékin craint des concessions qui risqueraient de pousser à l’exil les populations chinoises.  Du coup, à l’ONU, Pékin et Moscou bloquent systématiquement toute solution questionnant la souveraineté nationale en cours. Tant pis si les peuples concernés sont opprimés ou éclatés, comme les Kurdes qui se battent pour leur survie face à Daesh.

Régions et Etats-Nations

Assis à la fois sur le principal château d’eau de la région et sur les puits de pétroles irakiens, plutôt modernes et bien formés grâce à l’importance de leur diaspora, les Kurdes pourraient devenir un socle de stabilité dans la région. A condition de s’engager à partager l’eau de manière équitable avec leurs voisins moins chanceux… Le risque étant qu’ils se comportent comme certains Alsaciens refusant de faire région commune avec certains Lorrains jugés « trop pauvres et pas assez dynamiques ».

C’est l’éternel problème des minorités, jugées trop pauvres ou trop riches. L’être humain se comporte vite en matamore de cour de récré, lorsqu’il se forme en groupe et dispose d’un territoire. La présence d’un maître d’école est nécessaire, pour faire respecter les règles de la civilisation. Il y a dix ans, l’ONU a commandité deux sondages dans cinquante pays, riches et pauvres, sur l’opportunité d’une gouvernance mondiale. Partout la réponse enthousiaste oscillait entre 2/3 et ¾ d’opinions favorables. Mais quelle administration nationale serait prête à abandonner la moindre parcelle de souveraineté ? Au contraire, l’Etat-Nation revient en force dans tous les discours, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche. Dans une confusion totale du sens des mots, on en vient à traiter de fascistes les institutions supranationales !

Or si en Ecosse et en Catalogne on peut rêver d’Indépendance, hantise des Etats-Nations, c’est parce que la présence du parapluie « Union Européenne » permet de décrisper le débat. On continuerait de faire partie du même ensemble, avec le même passeport lie-de-vin, la même monnaie… Si les indépendantistes écossais ont hésité entre la Livre et l’Euro, ils n’ont pas souhaité émettre de monnaie écossaise. Consultés démocratiquement, ils ont finalement repoussé l’indépendance, comme les Alsaciens avaient refusé la Région Alsace. La demande de régionalisation reste minoritaire en Europe, mais les gouvernements démocratiques sentent le vent tourner et s’adaptent : Cameron propose de décentraliser la Grande-Bretagne en matière législative. Des décisions concernant la seule Angleterre ne seraient plus prises par l’ensemble du parlement britannique. Idem de l’Ecosse, du Pays de Galles ou de l’Irlande du Nord.

En facilitant le protectionnisme et l’entrave aux échanges, l’autonomie engendre des conflits et réduit l’activité économique. Mais en attribuant la gestion des tâches et des décisions au niveau le plus pertinent (communal, régional, continental ou mondial, probablement de moins en moins national), on rapproche les décideurs politiques de leurs clients/électeurs et on améliore le sort des gens. On le voit tous les jours en Suisse, même si cela n’évite ni les erreurs, ni les malversations.  A l’inverse l’éloignement du superviseur continental ou planétaire n’a aucune raison de favoriser le fascisme, quoiqu’en disent les souverainistes.

Ce qui compte c’est que les institutions mises en place soient démocratiques et  respectueuses des particularismes et des susceptibilités. Fascismes et dictatures se sont toujours appuyés sur une composante nationaliste virulente. Qui à priori ferait défaut à un gouvernement mondial, surtout si le pouvoir continental ou global ne siège pas dans une ville ou dans un pays leader. Le pouvoir supranational doit être découplé de la puissance économique. Berne en Suisse, plutôt que Zurich, Bâle ou Genève ; Bruxelles en Europe, plutôt que Londres, Paris ou Berlin ; Genève plutôt que New York, Moscou ou Pékin pour l’ONU.

Une ONU qui devra être repensée, cela devient urgent. Les membres du Conseil de Sécurité, Etats-Unis en tête, doivent renoncer à leur droit de veto. C’est le prix à payer pour en faire une institution démocratique. Grâce à laquelle les Ukrainiens pourront choisir pacifiquement de ne plus dépendre de Moscou et les habitants du Donbass de ne plus dépendre de Kiev. Ou pas. Démocratiquement.

 

Philippe Souaille, journaliste, essayiste, politologue et producteur de documentaires. Il est l’auteur de « l’Utopie Urgente, traité sarcastique de savoir vivre sans nations » (éd. Slatkine 2007) et de « Ces Romands qui ont fait l’Histoire… de France » (éd Ad Libris 2013).

Une réponse à “Philippe Souaille | Pas de régionalisme sans gouvernance globale”

  1. Oui, la tentation d’un organe supérieur pour régir notre monde est irrésistible lorsque l’on assiste au spectacle désolant du repli nationaliste un peu partout.

    Le seul pouvoir qui soit légitime est celui qui vient d’en bas et, à défaut de subir une calamité universelle (ebola, invasion ET, tsunami,etc.)ce n’est pas demain la veille que nous nous mettrons tous d’accord.

    Et pourtant, si la vision de Jeremy Rifkin et d’autres se confirme, nous sommes en train de vivre un véritable changement de paradigme provoqué par l’internet dont nous n’avons pas encore pris la mesure.

    Le web 3.0 et l’avènement de la cryptographie quantique promet rien de moins que la suppression des intermédiaires et la prise de pouvoir par les individus devenus universels. On le sent déjà aujourd’hui, la nouvelle génération nourrie au biberon des réseaux sociaux ne considère plus les frontières et s’accommode parfaitement des différences culturelles qui tendent à s’estomper dans un monde économiquement globalisé.

    C’est une erreur de vouloir tenter le clivage entre la force économique à laquelle le politique est inféodé et sociale. L’un participe de l’autre et le nourrit. Toute tentative de juguler ce moteur de nos société est voué à l’échec et s’apparente à un rêve humaniste décalé.

    Quant à espérer voir les puissants renoncer spontanément à leur droit de veto, ou accepter de se le voir imposer par une décision « démocratique », c’est faire preuve d’une innocence rare.


Laisser un commentaire

Vous devez être Identifiez-vous poster un commentaire.

Maquillagesemipermanent |
Villopub |
Pusatplakadf |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Englishman13456
| Playagain
| Atlanta 86