04 août 2014 ~ 2 Commentaires

Ivan Samson | Quelques remarques à propos du redécoupage des régions en France

Les analyses qui suivent s’appuient sur une expérience de 30 ans en aménagement du territoire et sur des analyses conduites dans le cadre de « Territoire durable 2030 », cellule de réflexion prospective du Ministère MEDDE, publiées dans un ouvrage récent (Baudelle, Carluer, 2013)[1]. Elles abordent la question du redécoupage des régions du point de vue de la problématique de la métropolisation, qui est abordée essentiellement dans la perspective des dynamiques économiques lues au travers de la démographie.

L’approche démographique s’appuie sur des phénomènes structurels considérés dans leur long terme, autrement dit sur les tendances et les variables lourdes dont dépendent en partie les facteurs cités ci-dessus. Le commentaire portera sur le projet à 13 régions adopté à l’Assemblée Nationale le 23 juillet 2014 (appelons le R13) (cf. Carte 1).

Carte 1 : Le projet d’une France à 13 régions, juillet 2014

carte 1

 

Tableau 1 : Population et PIB des 22 et des 13 régions

tableau 1

Source : Eurostat

LES RAISONS DU REDÉCOUPAGE DES RÉGIONS

Il y a d’abord une discussion sur les motifs de la réforme. Celle-ci a souvent été argumentée dans la période récente avec comme motifs des économies des dépenses publiques : simplifications administratives, réduction du nombre de fonctionnaires… Si ces motifs sont légitimes, ils sont largement trompeurs car ils masquent l’essentiel : construire des espaces économiques plus puissants et mieux polarisés qui accroitront la performance économique des régions et de la nation.

Des espaces économiques plus puissants

C’est bien connu, les 22 régions françaises sont trop petites en comparaison avec l’Europe (l’Ile-de-France mise à part), par rapport notamment aux Länder Allemands, mais aussi aux régions espagnoles ou italiennes, en termes de population ou de produit régional. Cet effet de taille joue en particulier sur la capacité d’action des régions en faveur du développement économique (infrastructures de transport, de formation, de recherche..), sur la concurrence entre les régions au niveau européen (taille du marché, attraction des investissements, attractivité des compétences, des touristes, lobbying auprès de Bruxelles, etc.).

La population des 22 anciennes et des 13 nouvelles régions

Si l’on met à part l’Ile-de-France (IDF) et ses 12 millions d’habitants, la population des régions françaises reste modeste (cf. Tableau 2). Elle est certes supérieure à celle des régions britanniques très morcelées, et est comparable aux régions italiennes. Mais les 4 premières régions espagnoles sont plus peuplées que les 3 autres régions françaises (hors IDF), et les 4 premières régions allemandes ont, une par une, presque le double d’habitants de leurs homologues françaises. Il faut noter que la nouvelle carte ne change guère la donne : elle met l’ensemble Rhône-Alpes/Auvergne, deuxième région française avec ses 7,7 millions d’habitants, au niveau de la deuxième région espagnole (Catalogne) et de la quatrième région allemande (Basse-Saxe). Les seuls véritables impacts qualitatifs sont internes. Ils concernent le nouvel ensemble Midi-Pyrénées/Languedoc-Roussillon qui atteint presque l’ancien Rhône-Alpes et devient la quatrième région française, à égalité avec le nouvel ensemble Alsace/Lorraine/Champagne-Ardenne et derrière le Nord-Pas-de-Calais/Picardie qui devient le troisième ensemble du pays. Une nouvelle cohérence en matière de population apparait, puisque 7 des 13 nouvelles régions (les 5 citées, plus la grande Aquitaine et PACA) ont 5 millions ou plus d’habitants (Tableau 1). Il convient enfin de souligner que la région IDF et ses 12 millions d’habitants, exception en France, ne l’est pas en Europe : en Allemagne, la Bavière et le Bade-Wurtemberg sont aussi de cette dimension, et la Rhénanie du Nord compte 17 millions d’habitants ! Même la Lombardie, avec presque 10 millions, se rapproche aussi de l’IDF.

Le PIB des 22 anciennes et des 13 nouvelles régions

Si l’on aborde la taille des régions par leur PIB (plus précisément Produit Régional Brut) on peut faire des observations comparables. Si l’on excepte l’IDF, le poids des principales régions françaises est comparable à celles de l’Italie et de l’Espagne. Les chiffres pour Londres sont trompeurs en raison d’une division de Londres en plusieurs régions. En fait, d’après les différentes estimations, les PIB du « Grand Paris » (IDF) et du « Grand Londres » sont comparables, soit environ 600 milliards d’euros en 2011 (au niveau mondial, Tokyo est en tête devant New York, Los Angeles et Chicago, puis Londres et Paris[2]). La plus riche région italienne, la Lombardie, a quand même 337 milliards de PIB, soit plus de la moitié de Paris, et 50% de plus que Rhône-Alpes. Mais c’est la comparaison avec l’Allemagne qui est édifiante. On observe d’abord qu’il n’y a pas deux pôles économiques en Europe, mais trois : le Land Rhénanie du Nord-Westphalie a le même PIB que Londres ou Paris, avec le tri-pôle Cologne-Düsseldorf et la Ruhr, qui de Dortmund à Duisbourg, est le premier centre industriel d’Europe. Après ce géant économique, quatre régions sont encore plus grandes que Rhône-Alpes, la Bavière et le Bade-Wurtemberg ayant même un PIB double. On peut présenter les choses différemment : l’Allemagne a 8 régions avec un PIB de 100 milliards d’euros ou plus, la France et l’Italie 5, et l’Espagne 4.

Tableau 2 : L’importance des premières régions de cinq pays européens

tableau 2

La nouvelle carte amène la France au nombre de 8 régions à plus de 100 milliards d’euros de PIB, les 3 nouvelles régions étant Alsace-Lorraine-Champagne avec 153 milliards, Aquitaine-Poitou-Limousin avec 148 milliards et Midi-Pyrénées-Languedoc avec 141 milliards. Mais ce nombre de moyennes régions ne doit pas illusionner, l’Allemagne reste la seule à avoir trois puissantes régions de 400 à 600 milliards d’euros. Rhône-Alpes/Auvergne passant à 226 et Nord/Picardie passant à 145 milliards ne changent pas qualitativement la situation de Rhône-Alpes et du Nord, qui restent deux à trois fois plus faibles que la Bavière ou le Bade-Wurtemberg, les nouveaux centres de la croissance allemande. Pour faire jeu égal avec les régions allemandes en population et en PIB, il faudrait que Rhône-Alpes fusionne avec PACA, le Nord avec les deux nouveaux ensembles de l’Est… Par contre, au sud-ouest, les deux nouvelles régions grande Aquitaine et Pyrénées-Languedoc se retrouvent avec des PIB certes inférieurs, mais somme toute comparables avec les régions de Barcelone et de Madrid.

Des espaces économiques mieux polarisés

Il ne suffit pas de mesurer la puissance des régions pour analyser la pertinence d’un découpage régional, il faut également analyser la nature de leur urbanisation, facteur important de développement économique[3]. Le concept de métropolisation est un outil très efficace pour analyser l’urbanisation du point de vue de la polarisation et de la dynamisation qu’elle peut exercer sur une région. Il y a un consensus, les métropoles sont des grandes villes remplissant certaines fonctions économiques dans le monde globalisé : pôle de tertiaire supérieur et de l’économie de la connaissance, centre de commandement et des décisions, rôle de « hub » des infrastructures de transport connectant flux internes et internationaux, et villes créatives. Autrement dit, ce n’est pas le critère de la taille qui est décisif, mais celui de la qualité de la ville. Marseille avec son million d’habitants n’est pas une métropole, alors que Stuttgart, capitale du Bade-Wurtemberg avec ses 700 000 habitants l’est. Une de ces fonctions est l’organisation du territoire par la métropole.

Carte 2 : Population des villes en 2000

carte 2

Source : Cicille et Rozenblatt (2003)

On peut aussi concevoir une approche dynamique de la métropolisation, qui n’est plus simplement l’émergence ou la construction de métropoles, mais qui sera le processus de connexion de régions ou de territoires d’une région à un pôle métropolitain, ce pôle pouvant se trouver à l’intérieur ou à l’extérieur d’une région. « La métropolisation est une politique de repolarisation des régions et des territoires autour de pôles et de nouveaux espaces pertinents » (Samson, 2013). On va à présent analyser le redécoupage régional français du point de vue de l’existence et du dynamisme des pôles urbains.

Si l’on observe le profil de la France en termes de pôles urbains, on constate une carte assez pauvre comparée aux voisins (Carte 2). Une grande moitié du territoire n’est même pas polarisée par des villes de troisième catégorie (Lyon, Marseille et Lille). Cela est bien sûr largement dû au Grand Paris qui imprime en fait une polarité très forte à toute la moitié nord du pays, telle une métropole qui vampirise son environnement. Pour observer les phénomènes de polarisation, il est plus intéressant de lire la  dynamique démographique (Carte 3). Celle-ci découle avant tout des migrations internes, qui reflètent l’attractivité des villes, à savoir leur dynamisme économique et la qualité de la vie. On constate ainsi très nettement une métropolisation démographique. La population des métropoles continue à augmenter, notamment dans les plus grands pôles : IDF, Aix-Marseille, Lyon, Toulouse, Bordeaux, Nantes. Parfois la métropole monopolise la croissance démographique de la région : Lille, Strasbourg, Clermont-Ferrand. Ce ne sont pas des effets mécaniques de taille car Toulouse a le même gain net que Paris dix fois plus lourd, Montpellier égale Marseille et surclasse Bordeaux et Nantes etc. (Baudelle, Carluer, 2013).

Carte 3 : Dynamique des pôles urbains 1999-2007

carte 3

Source : Baudelle, Carluer (2013) Evolution annuelle moyenne de la population

La métropolisation est inégale et porte des marques régionales (Graphique 1). Sur 25 ans, les grandes métropoles régionales (Paris, Lyon, Marseille et Lille) ont une croissance modérée alors que les agglomérations à caractère technopolitain du sud et de l’ouest portent la dynamique urbaine (Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Nantes).

Graphique 1 : Evolution démographique des métropoles 1982-2007

graphique 1

Source : Guy Baudelle, RESO.

L’approche en termes de métropolisation donne une image moins pauvre de la polarisation urbaine des territoires, même si le qualitatif semble primer sur le quantitatif, en longue période aussi. De nombreux espaces économiques, anciens ou nouveaux, vont se trouver en situation potentielle de polarisation. Nous avons ainsi un outil d’évaluation intéressant de la nouvelle carte des régions françaises métropolitaines. (à suivre…)

 


[1] Les arguments développés ici n’engagent que l’auteur.

[2] Respectivement 1479, 1406, 792, 574, 565 et 564 milliards USD en PPP pour 2008, cf. Price Waterhouse Coopers UK Economic Outlook November 2009.

[3] L’urbanisation n’est pas, bien sûr, associée automatiquement au développement économique ; il y a des villes en déclin et des grandes villes engorgées qui sont plus des problèmes que des solutions.

 

 

Ivan Samson, UPMF Grenoble, UVSQ Versailles   samson.ivan@gmail.com

 

2 Réponses à “Ivan Samson | Quelques remarques à propos du redécoupage des régions en France”

  1. Je pense qu’il y a une inversion entre inner London et outer London

    • Bonjour et merci pour la remarque !

      Les chiffres de population 2012 sont bons, mais en effet pour les PIB 2011 il faut lire :
      Inner London 276 mds euros
      Outer London 118 mds euros


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