20 juin 2014 ~ 0 Commentaire

Philippe Audic | Décentralisation : secouer les territoires de l’Ouest

 

La carte administrative du XXIème siècle est annoncée par le big bang territorial du gouvernement.

La logique voudrait qu’on définisse d’abord compétences et ressources de ces nouvelles entités avant les périmètres. Et qu’on le fasse pour tous les niveaux de collectivités. Il faudrait aussi que l’Etat réorganise ses services et démontre sa capacité à se réformer lui-même, ce qui n’a pas été fait depuis des années, faute de ligne directrice sur la décentralisation. Il faudrait également réduire le nombre de communes car c’est là que résident les économies les plus importantes.

Mais on ne peut se contenter de la seule observation critique. Il faut aussi que les citoyens s’expriment, à distance de l’approche politicienne.

En matière de réforme, l’expérience montre que les débats d’élus conduisent à la multiplication des résistances, à l’immobilisme, voire à de nouvelles couches dans l’empilement des niveaux, l’imbrication des compétences et des fiscalités locales. L’expérience montre aussi que les citoyens sont souvent réduits au rôle de spectateurs ou de supplétifs pour des  » manoeuvres » diverses. Les annonces gouvernementales, « à la hussarde », sur la diminution des régions et la fin des départements, ont au moins le mérite de bouger les lignes. Cet électrochoc peut avoir des vertus, s’il s’accompagne d’un débat entre des citoyens qui ont leurs propres attachements et dessinent des territoires d’habitants parfois différents de ceux des décideurs.

Pour les Pays de la Loire, une mobilisation s’est créée sur le thème « touche pas à ma Région », pour empêcher la Bretagne de « récupérer » la Loire-Atlantique et démontrer qu’une région « sans Histoire » peut réussir. Cet argument défensif a sa contre-lecture. Puisqu’une région, sans ciment historique, a démontré sa capacité de réussite, qu’est-ce qui empêcherait des régions « recomposées » sur d’autres périmètres de réussir le même challenge ? Par ailleurs, une Bretagne « reconstituée » n’aurait-elle pas aussi du sens du point de vue de son poids économique et de ses cohésions ?

Face à des choix de long terme, il faut dépasser l’approche classique et s’interroger sur la région pertinente pour l’Ouest, quitte à s’affranchir des périmètres actuels

La métropole nantaise : cœur de la construction territoriale

La question est d’abord celle de Nantes et de la Loire-Atlantique, dont le poids économique  change le profil du territoire qui les accueille. Cet ensemble pèse entre 35 et 40 % des Pays de la Loire tant du point de vue démographique (36,3 %) qu’économique (39,5 % du PIB). Il contribue à situer la région, du point de vue du PIB, au 5e rang national, au niveau du Nord-Pas-de-Calais. Dans l’hypothèse d’une intégration à la Bretagne, la Loire-Atlantique pèserait 41,4 % du PIB de cette « nouvelle » région et la ferait passer du 7e au 4e rang national. Seule, la Loire-Atlantique se situerait au 18e rang des régions, devant la Basse Normandie.

Ces indicateurs révèlent que la métropole nantaise assure un leadership que ne peuvent pas lui contester Rennes, Angers, Brest, Poitiers… Cette place est due à la puissance économique mais aussi… à une image globale qui, depuis 20 ans, a rendu Nantes de plus en plus attractive.

La question n’est donc pas de savoir qui gardera ou « reprendra » la Loire-Atlantique, mais quelle région peut se constituer autour de la métropole Nantes-Saint-Nazaire.

Bretagne – Pays de la Loire – Poitou, un ensemble pertinent ?

Du point de vue économique ?

Les régions excentrées ont besoin d’une organisation qui compense la périphéricité par des masses critiques nécessaires pour traiter d’égal à égal avec d’autres régions européennes. Sur ce point, l’Eurorégion regroupant la Bretagne, les Pays de la Loire et le Poitou-Charentes, hinterland premier de la métropole nantaise et de son Port, mérite d’être étudiée sans a priori. De nombreux enjeux sont partagés :

- la mer et les activités liées : pêche, commerce, énergie, nautisme, tourisme, mais aussi sécurité maritime et protection des littoraux,

- l’agriculture et les activités agroalimentaires, le végétal

- les industries mécaniques et du transport : automobile, construction navale, ferroviaire, aéronautique,

- les technologies de l’information avec un secteur numérique en expansion.

Les pôles de compétitivité existants complétés par les IRT, le pôle mer Bretagne-Pays de la Loire, associés aux Universités et Ecoles en voie de regroupement, sont des gages d’activités nouvelles. Une telle région, avec des compétences renforcées, agirait directement dans le domaine des infrastructures pour un grand ouest parfois ignoré à Bruxelles et à Paris. S’agissant du rail, des projets comme ceux des LGV nouvelles pourraient être initiés. Pour les routes, les cohérences seraient meilleures pour réaliser des liaisons inachevées à cause de politiques non concertées des départements. On pourrait imaginer une autorité portuaire régionale, sans tutelle nationale, fédérant les ports de la façade atlantique. Peut-être même qu’un grand aéroport au sein de ce grand ensemble pourrait être mieux accepté ?

Ce territoire compterait plus de 8,6 millions d’habitants sur 13 % du territoire français et occuperait, en termes de PIB, le second rang derrière l’Ile de France. Il préserverait un aménagement du territoire équilibré en s’appuyant sur le pôle métropolitain Loire-Bretagne, élargi à Poitiers.

Du point de vue des réalités humaines ?

Au-delà du seul regard économique, il y a des réalités humaines à prendre en compte. D’abord, celles de Nantes, à la fois bretonne, ligérienne et poitevine. Mais aussi celles des Charentes qui tournent plus volontiers leur regard vers Bordeaux, celles de la Vienne, plus proche du Limousin et de l’Auvergne que… de la mer. Celles des  Pays de la Loire eux-mêmes qui connaissent de grands écarts que les chiffres du PIB ne suffisent pas à combler. Ces réalités sont celles des modes de vie, des comportements sociaux.

Il faut donc envisager cette réforme sans a priori  ni dogmes, notamment celui qui voudrait que tout « démantèlement » soit proscrit. Les Régions actuelles ne sont pas des blocs intangibles et leurs responsables doivent accepter un débat serein, évitant le vocabulaire « charcutier » à base de dépeçage et autres démembrements. La réforme ne se fera pas sans mise en cause des limites actuelles. C’est la conclusion à laquelle était arrivée en 2008 le Comité Balladur dont la composition était pluraliste. Si l’on accepte l’idée d’un nouveau paysage territorial, pourquoi certaines frontières seraient-elles intouchables ? Le monde qui s’ouvre a besoin de réseaux plus que de frontières.

En prenant en compte les réalités vécues, le territoire associant la Bretagne, les Pays de la Loire et le Poitou apparait pertinent, mais sans logique de blocs et en acceptant certains « démantèlements » à débattre (Vienne, Charentes, voire Indre-et-Loire, Sarthe…) au-delà de la sphère politique.

Le conservatisme est d’autant plus surprenant que, dans le même temps, on évoque la fin des départements. On veut redessiner des Régions, sans toucher à leurs limites ni à celles de départements que l’on veut par ailleurs… supprimer. Accepter le « démantèlement » serait au contraire le moyen de lever les blocages et de faire preuve d’un peu d’imagination.

Du point de vue de la proximité et des services publics ?

La taille de cet ensemble doit donner davantage de moyens au service des habitants. Une nouvelle organisation infra-régionale sera à construire, prenant en compte les bassins de vie. Pourquoi ne pas s’appuyer sur les acquis du premier volet de la décentralisation et sur la création des pôles d’équilibre territorial, succédant aux actuels Pays, pour imaginer une construction fondée sur les réalités d’aujourd’hui ?

Pourquoi ne pas s’appuyer sur les travaux de nombreux géographes, notamment ceux de Jean Renard qui, alliés aux cultures territoriales existantes (celle des Pays est vivace en Bretagne), seraient très utiles pour nourrir les réflexions ?

Si la réforme n’aboutit, dans l’Ouest comme ailleurs, qu’à des additions de « statu quo » et des mariages arrangés entre « Grands », elle ne servira à rien sinon à démontrer la faiblesse de la pensée politique territoriale. Et surtout, elle ne servira pas l’objectif affiché de faire des économies.

Philippe Audic, Président du Conseil de développement de Nantes métropole

 

 

 

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